Cette fois-ci, pour mettre toutes les chances de mon côté, j'avais mieux préparer la sortie, en me renseignant un peu plus sur les techniques de pêche. Car il ne suffit pas de disposer des bons instruments (en l’occurrence, un crochet à crabes), encore faut-il savoir les utiliser...
Mais la marée basse est encore loin et pour patienter, une petite balade dans les bocages normands s'impose.
Les nombreux murets en pierres sèches, érigés en guise de clôtures, sont pour la plupart recouvert d'une épaisse végétation dans laquelle on retrouve pèle-mêle mousses, fougères, ronces, chèvre-feuille, clématites et même pommiers.
Encore un témoin des fructifications désordonnées : des ronces (rubus fructicosus) encore en fleur, très appréciées par un magnifique vulcain (vanessa atalanta). |
Capturant les quelques rayons de soleil perçant de temps à autres entre les nuages, des feuilles d'un beau vert tendre attirent tout de suite le regard. Avec leur extrémité encore enroulée en crosse, les plus jeunes sont caractéristiques des frondes de fougères. Les feuilles profondément divisées en segments alternes orientent rapidement vers un polypode.
Cette plante doit son nom à son rhizome qui forme un véritable réseau duquel partent toutes les feuilles (poly=plusieurs, pode=pied). Bien pelé, débarrassé de ses écailles rousses (ce qui n'est pas gagné), il est comestible. Selon les endroits, il peut être plus ou moins amère (pour ceux que j'ai trouvés jusqu'à présent, c'était plutôt "moins"), mais toujours avec un goût sucré. On le récolte généralement à la fin de l'été et au début de l'automne, on est donc en plein dedans !
Encore utilisé traditionnellement dans certain pays slaves, il n'est consommé en France que de manière ponctuelle, tout particulièrement en haute gastronomie (Marc Veyrat). Il y a encore quelques décennies, ses racines faisaient partie des ingrédients utilisés par le confiseur Achard-Verdurand à Die (dans la Drôme) pour son nougat. Bien qu'à ma connaissance elles n'en font désormais plus partie (probablement trop de préparation), ce confiseur fait toujours un excellent nougat (un peu cher, mais on en a pour son argent). Si vous avez l'occasion de passer à Die, leur boutique à elle-seule vaut le détour : toute en boiseries, semblant ne pas avoir changé depuis la création de la maison en 1839.
Je parle, je parle et voilà qu'on a failli passer à côté de cette chaîne de rosés des prés. Plus le temps de discuter : récolte expresse, car l'heure des basses eaux approche et il faut s'aménager suffisamment de temps avant (une ou deux heures) pour la pêche à pied. De cette manière, on peut reprendre le chemin de la maison aussitôt que l'eau commence sa remontée, et ainsi ne pas risquer de se retrouver dépassé par les flots.
Sur place, sous le regard attentif des cormorans, me voilà parti en quête de trous où pourraient de cacher tourteaux et homards. Mais ici, le feuilletage minéral des schistes est un véritable gruyère (expression erronée d'ailleurs, car le gruyère est totalement dépourvu de trous). Il faut donc pouvoir faire une pré-sélection et monsieur le homard nous donne de précieux indices en accumulant les déchets à l'entrée de sa tanière...
Lentement, l'eau se retire et les rochers apparaissent. Les trous les plus intéressant sont généralement à leur base. |
Après quelques essais infructueux, d'autres réussis, mais avec des spécimens en dessous de la taille légale (le céphalothorax, c'est à dire la tête, doit au moins faire 8,7cm), mon crochet titille quelque-chose qui commence à s'agiter et tente de s'échapper. J'ai tout juste eu le temps de le voir pointer sa queue (monsieur voyage à reculons lorsqu'il est pressé) avant de pouvoir l'immobiliser : l'affaire est dans le sac !
On pourrait presque prendre cet autre décapode pour un homard miniature, mais il s'agit d'une galatée (galathea squamifera), beaucoup plus petite, même au stade adulte. |
Je ne m'étendrai pas sur le reste de la pêche, principalement constituée d'étrilles et de crabes verts, car maintenant, on passe en cuisine...
Décapode et polypodes sur duxelles de rosés des prés
Les tranches de polypode sont un peu trop épaisses (pour la photo). Les parties jeunes ne sont pas vraiment fibreuses, mais elles sont très fermes. Plus elles sont fines, meilleures elles seront. |
- Un homard de 300g au moins
- 150g de rosés des prés
- 1 petit oignon doux
- Une bonne noix de beurre
- Deux bonnes louches d'un fumet de crabe (étrilles et crabes verts)
- 40g de racines de polypode, pelées et nettoyées
- Hacher finement l'oignon
- Faire de même avec les champignons après les avoir bien nettoyés
- Placer une belle noix de beurre au fond d'une poêle bien chaude
- Ajouter l'oignon et les champignons dès que le beurre est bien mousseux
- Laisser cuire sans y toucher pendant une ou deux minutes (la duxelles a tendance à noircir, ce qui est tout à fait normal avec les rosés des prés)
- Remuer et laisser encore cuire jusqu'à ce que le fond de la poêle soit à peu près sec
- Verser un premier tiers du fumet et attendre qu'il ait été bu par les champignons
- Recommencer avec les deux autres tiers et réserver
- En parallèle des champignons, ébouillanter le homard dans de l'eau bien salée (l'idéal étant d'utiliser de l'eau de mer) pendant 5 à 10 minutes selon le gabarit du homard
- Une fois cuit, le couper en deux dans le sens de la longueur
- Jeter les intestins (situés dans la queue) et la poche à caillou (située à l'avant de la tête)
- Récupérer la chair des pinces et de la queue (le reste, c'est à dire le corail, très parfumé peut être ajouté à la duxelles)
- Commencer le dressage en aménageant un lit de duxelles
- Y placer la chair du homard
- Finir en versant le rhizome de polypode découpé en fines tranches et revenu au beurre (sans coloration)
Dicté par les circonstances, ce mélange étonnant fonctionne à merveille ! |